N’oubliez pas le Poète

Publié le 8 Septembre 2021

N’oubliez pas le Poète

Dans La Modification de Michel Butor, qui paraît en 1957 aux Éditions de Minuit, les lecteurs ont été étonnés, importunés parfois, par ce « vous » qui désigne le personnage. « Assis, vous étendez vos jambes de part et d’autre de celles de cet intellectuel qui a pris un air soulagé… Vous déboutonnez votre épais manteau… » Ce « vous » insistant c’était  une trouvaille ! Mais…

Plus sympathique pour moi, L’Enfant que tu étais, le récit d’Alain Bosquet, dont j’aimais en poésie les Testaments qui avaient commencé à paraître en 1957. L’Enfant que tu étais, avec un texte à la 2ème personne du singulier :

« « Il m’arrive de rencontrer l’enfant que j’étais il y a plus d’un demi-siècle… Un jour je me suis mis à lui parler de celui qu’il fut », écrit Alain Bosquet. Et il commence une passionnante exploration, semblable à celle que j’ai menée dans  Le vieil homme qui se souvenait. Chez Bosquetcela donne : « Pourquoi la langue du caniche pend-elle ainsi, plus longue et plus baveuse que d’habitude ? Tu palpes ses bajoues, tes yeux contre les siens… » Le « tu », c’est sympa, non ? Moins artificiel que le « vous » de Butor.

Dans ce bouquin, qui sort en 82 aux Éd. Grasset, Bosquet écrit, page 320 : « Tu ouvres ton cahier à la première page et, avec application, y traces une phrase, qui désormais servira de serment que tu t’adresses : Je jure que je serai le premier de ma classe. » Cette promesse, je me l’étais faite, moi, n’ayant pas trouvé d’autre moyen pour sortir de mon enfance pourrie.

Et que disait-il, le poète, celui avec lequel je faisais le voyage ? Ceci, qui était une confidence de tous les jours :

… « Verbe en feu, je dirai ce que fut mon enfance. »

… « J’ai pénétré en moi, était-ce l’inconnu ? »

… « Mon histoire est pipée. Dissipez-vous, mirages ! »

… « Souvenirs, souvenirs, ô ma mémoire en loques… »

Et Ceci :

«… La vie n’est-elle pas dans la seule écriture ? » 

 

Il me touchait, le poète. Alors, moi j’ai composé ce

 

Tombeau d’Alain Bosquet

 

La nuit tombe, le soir se fait tendre et murmure ;

la vitre accueille encore un reste de clarté ;

le jardin se referme, une cloche au loin tinte

et le monde s’endort, la conscience tranquille.

 

Ce soir, tu ne veux rien. Solitude et silence.

Le jardin dans la vitre et le soleil au loin,

quelques nuages nus qui découpent le ciel :

demain il fera beau sur la planète folle.

 

Ton nom est Anonyme et tu n’as pas d’empreinte.

Quand tu marches, le sol ne sait rien de tes pas.

Le vent ne retient ni ta voix ni tes paroles.

Tout serait bien pareil si tu n’étais pas né.

 

Il te faudra bien t’accepter tel que tu es :

une aventure qui un jour a mal tourné,

un mystère porté par un livre sans mots…

Poète de passage et qu’on n’écoute pas !

 

Tu peux vivre sans toi, nul n’en aura nouvelle.

Partir, rester. Tu peux traverser le miroir

des vitres que la nuit ferme sur ta demeure.

Que trouver au-delà ? Rien que toi, toujours toi !

 

Tu parcours une vie ; est-ce vraiment la tienne ?

Ton ombre te précède ; elle joue à te perdre.

Tu n’es rien qu’un passé qui ne se connaît plus.

Devant toi, le jour tremble et doute d’exister.

 

Tu es d’une planète où l’on souffre, où l’on meurt.

Heureux qui ne vit pas au cœur de ses combats !

Comme le caillou gris que l’on foule et qui geint,

tu te fais tout petit, anonyme, quelconque.

 

Demain, l’espoir aussi se noiera dans le sang,

et la mer roulera ses sanglots de galets ;

le vent effacera sous un ciel nu et vide

le cri de ceux qu’on tue et la peur des enfants.

 

Depuis que tu es né, il faut que tu supportes

cet être en toi qui doute et veut vivre et qui meurt.

Et qui pourtant ne sait ni vivre ni mourir.

Demain il fera beau : que demander de plus ?

 

La nuit ferme sur toi ses lèvres de silence.

Ton être se retire au plus profond de toi.

Tu n’échapperas pas au temps qui te limite,

la route où tu marchais est vide à l’horizon !

 

                                                       Claude Cailleau

 

Un lecteur vigilant aura remarqué quelques hémistiches empruntés aux testaments d’Alain Bosquet, adaptés pour la circonstance à la deuxième personne, dans le tutoiement de l’hommage au poète qui nous confiait :

« J’ai laissé le hasard me conduire vers moi.

Je joue un rôle secondaire dans ma vie ;

Mon poème est le seul à comprendre pourquoi. »

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