Publié le 19 Août 2020

Littérature, souvenirs, poésie…

Amis, Bonjour !

Un blog s’ouvre ce 20 août 2020. Important pour moi qui me taisais depuis février 2019. Dans quelque temps, je publierai pour la dernière fois sur celui du directeur des Cahiers de la rue Ventura.

Vous le savez, ma Revue a vécu après 10 années de parutions régulières. Je cesserai donc d’alimenter le blog mais revenez de temps en temps sur les centaines de pages qui sont venues peu à peu le nourrir : grâce à vous, il continuera de vivre et je suis sûr que vous y trouverez à penser. Merci à ceux qui le consultent encore, pour y retrouver un article ou le contenu d’un dossier. J’ai été étonné, regardant le schéma des visites, il y a des pointes impressionnantes. Je constate que la Revue a laissé des traces. Le terme – accrocheur – est symbolique : j’aimerais, moi aussi, laisser des traces dans le paysage littéraire. Mais ne m’accusez pas de prétention : je sais que mes travaux ne sont connus que de quelques-uns. Combien de lecteurs ? Quelques centaines, peut-être et c’est bien, déjà. Alors, merci à vous tous qui me connaissez. Qui m’avez lu. Qui me lirez. J’ai projet de vous intéresser encore, porté que je suis par la passion des livres, de l’écriture.

Des traces, c’est pour en laisser encore quand je ne serai plus, que j’ouvre aujourd’hui ce blog. Je ne sais quel dieu, dans mon enfance pourrie, mon adolescence tourmentée – mais habitée, déjà – quel dieu vigilant a entrepris de veiller sur moi, favorisant ces rencontres qui allaient éclairer ma vie. Mon parcours littéraire commence dans les années 50. Il a été  jalonné de rencontres et (ou) d’échanges avec Roger Martin du Gard, Marcel Arland, Henri Troyat, Hervé Bazin, Julien Gracq, Andrée Chedid, etc…  « Vos lettres ne ressemblaient pas aux autres, on avait envie de répondre », me disait cette dernière à la fin de sa vie.

Si mon propos aujourd’hui ne paraît pas trop ennuyeux, et radoteur –il faut bien expliquer, au début – ouvrez le blog de temps en temps : je vous promets de belles rencontres. Je tirerai ces textes du livre que je prépare sur « les écrivains de ma vie ». Vous y ferez un bout de route avec des personnalités du monde littéraire. Un Prix Nobel de littérature, le Rédacteur en chef de la NRF, un Président de l’Académie Goncourt, le « dernier veilleur de Bretagne », et celle qui écrivait : « Il y aura ceux qui s’aiment / Debout devant ma porte je les attends » - Grande Dame de la Poésie qui, me dédicaçant un de ses livres, écrivait : « À Claude Cailleau qui sait donner flamme à la jeunesse ». Et ce Monsieur discret qui m’accueillait comme un ami dans son bureau de la NRF, et écrivait sur un de ses livres : « À Claude Cailleau en bien amicale sympathie et avec toute ma confiance pour l’œuvre qu’il élabore ». 

Pour commencer, je vous proposerai un regard sur le promeneur des bords de Loire, « le dernier des très grands », disait Philippe Le Guillou. Je veux parler de Julien Gracq.

Sur le blog, vous trouverez aussi des textes plus personnels – l’autobiographie est un des moteurs de mon écriture – et de la poésie ; je n’en écris plus mais je continue d’en lire et il m’arrive, fouillant dans mes archives, de découvrir des poèmes que j’avais oubliés, mon projet étant de publier un jour le best-of de ces textes épars que depuis deux ans je tente de réunir. 

Et si vous souhaitez intervenir, vous pourrez toujours me joindre à l’adresse informatique des Amis de la rue Ventura. À vous lire, donc, et mes amitiés à tous ceux que je connais ou ne connais pas. (vous vous souvenez du « Barbara » de Prévert…)

Claude Cailleau, août 2020

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Rédigé par Claude Cailleau

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Publié le 19 Août 2020

Les deux vies de Julien Gracq

« Avec le temps, Julien Gracq est devenu une figure incontournable, une sorte de patriarche vénéré et solitaire auquel de rares élus rendent visite », écrivait Dominique Rabourdin dans le Magazine littéraire de juin 2007. Je dirai ailleurs quel hasard a fait que j’aie pu figurer au nombre de ces élus. La nouvelle de sa mort m’a ému : j’avais fini par le croire immortel. Allait-il triompher de ce temps qu’il semblait narguer du haut de ses 97 ans ?

En se retirant définitivement à Saint-Florent-le-Vieil, dans la maison familiale, Gracq avait choisi de vivre hors du temps, hors du monde. Discrétion et silence. De temps à autre, la publication d’un livre ; mais toujours le refus des honneurs que la société dispense aux écrivains. Respect de principes qui étaient les siens depuis ses débuts.

Déjà, le choix d’un pseudonyme dès la parution de son premier livre révélait le souci de séparer la vie et la littérature. Pierre Reverdy prétendait qu’il faudrait écrire en signant de son nom et vivre sous un pseudonyme. Julien Gracq fit le choix inverse. Il faut dire qu’il n’avait pas les raisons du poète de Solesmes d’en vouloir à la vie. 

Né le 27 juillet 1910, Louis Poirier connaît une enfance heureuse auprès de ses parents et de sa sœur Suzanne, de 9 ans son aînée et dont il restera très proche toute sa vie. Quand je suis venu le voir, en 1991 et 1994, elle vivait avec lui dans la haute maison des bords de Loire.

Louis Poirier fut vraiment ce qu’on peut appeler un excellent élève. Pensionnaire au lycée Clemenceau de Nantes dès la sixième, il obtient la mention « très bien » au baccalauréat. Puis c’est Paris, étape obligée pour l’étudiant reçu à l’Ecole Normale Supérieure et inscrit à l’Ecole des Sciences Politiques où il devient l’ami de Georges Pompidou. En 1934, il est reçu à l’agrégation d’histoire et géographie.

Si ses premiers travaux d’écriture sont des textes sur l’Anjou, le Saumurois et les Mauges, dans le cadre de ses études, il est évident que Louis Poirier a acquis, par goût, des notions et des méthodes que Julien Gracq utilisera plus tard dans ses livres. Si dans ses romans, la description occupe plus de place que la narration, si ses romans sont pour moi des poèmes du paysage, c’est qu’il « existe en Gracq deux géographes enchevêtrés : un professeur qui suit les pas de Vidal de La Blache et un poète qui piste les pas perdus du surréalisme  » (Gilles Lapouge). J’avoue avoir été surpris, en 1978, de voir paraître un  Julien Gracq  dans la collection  Poètes d’aujourd’hui , sous la plume d’Ariel Denis. Mais il est vrai qu’après une brève analyse, l’auteur, dans la partie anthologie, propose des extraits des romans, textes où la description tient toute la place. Gracq y « pratique une géographie sentimentale », et la poésie y est partout présente, autant que dans  Liberté grande , poème selon l’auteur lui-même.

La carrière de Louis Poirier, distincte de celle de l’écrivain, se déroule dans l’enseignement.  Il « bouge » beaucoup. Sera successivement professeur dans des lycées à Nantes, Quimper (sa période politique : inscrit au PCF, il est secrétaire du syndicat CGT de l’établissement) mais aussi à Amiens, Angers, et à l’université de Caen avant de « poser son cartable » sur les bureaux du lycée Claude Bernard de Paris où il enseignera de 1947 à 1970, année de son départ à la retraite.

Louis Poirier a dit qu’il avait aimé son métier. Un de ses élèves, Alain Jaubert, évoque le professeur « précis, méticuleux » qui « ne souriait jamais », et, le cours terminé, repartait, « sévère, songeur, discret ». La double personnalité de Poirier-Gracq fascinait ces jeunes hommes qui essayaient d’en savoir plus sur l’écrivain. Mais « jamais Monsieur Poirier n’évoqua son autre activité ».

Parmi ces élèves, Jean-René Huguenin, en qui les autres devinaient le futur écrivain. Avec quelques amis, dont Philippe Sollers, il fonde la revue Tel Quel, qui participe au renouvellement de la critique littéraire (ce qui, on le verra plus loin, ne pouvait que plaire à Gracq) et publie La Côte sauvage , qui sera son unique roman : la mort l’attendait sur une route, entre Chartres et Paris, le 12 septembre 1962. Il avait 26 ans. Julien Gracq, qui savait reconnaître les talents, lui avait accordé un « entretien ». Quelque part, Huguenin note qu’il a dîné avec Gracq, et qu’il l’a trouvé « détendu ». Etonnant jeune homme, qui avait su apprivoiser son ancien professeur au point de recueillir ses confidences d’écrivain ! Et qui notait, le 16 avril 1959 : « Le bonheur s’achète à coups de silence et d’oreilles bouchées ». Dans le compte-rendu de cet entretien, il écrit : « Nous ne savions rien de lui. Sa réserve nous intimidait. Il avait le sourire trop rare, le regard trop froid. Nous pressentions un mystère. »

Ce qui frappe chez Louis Poirier, c’est la mobilité du professeur écrivain qui « se réclame d’une géographie à l’ancienne, celle qui illuminait ses yeux d’enfant quand il lisait Jules Verne. Le monde était un livre des merveilles avec ses collines et ses falaises, ses infinis, les violences et les repos de ses mers, les nuages, les abîmes du ciel », écrit Gilles Lapouge. Ayant vieilli, Gracq gardera ce regard sur le monde (« C’est l’infiniment grand qui me fascine ») et n’aura de cesse de le parcourir. La Hongrie, l’Autriche, la Suisse, la Hollande, la Belgique, la Suède, l’Espagne, le Portugal, les Etats-Unis, mais surtout la France, qu’il explore méthodiquement. Rares sont celles de nos provinces où son regard ne s’est pas attardé.

La carrière du professeur, si elle est discrète, s’accompagne d’une existence où la littérature va occuper les heures de liberté. Ainsi que quelques amitiés, soigneusement choisies, et entretenues. Dans le silence dont il s’entourait, julien Gracq me semble avoir été un homme de fidélité – à ses convictions et à ceux qu’il avait élus.

Sa carrière d’écrivain commence modestement avec Au château d’Argol, son premier roman, refusé par la NRF en 1938, et publié à compte d’auteur en janvier 1939 par José Corti, sous le pseudonyme de Julien Gracq (référence aux lectures – Julien Sorel – et à l’histoire – les Gracques – l’ensemble ne devant pas dépasser trois syllabes !)

Si le livre se vend peu, il est en revanche salué de façon chaleureuse par André Breton. Accueil apprécié par le jeune auteur que le surréalisme ne laisse pas indifférent. Une première rencontre entre les deux hommes, à Nantes, marque le début d’une relation qui durera jusqu’à la mort de Breton en 1966. Gracq rendit plusieurs fois visite à son ami, à Saint-Circq-Lapopie, et lui consacra un essai : André Breton, quelques aspects de l’écrivain, mais en gardant ses distances avec le surréalisme. En 1953, il rencontre Nora Mitrani, écrivain et philosophe, dont le frère réalisa en 1977 le film tiré dUn balcon en forêt. Pourquoi citer ce détail ? Parce qu’une photo m’a frappé, qui montre Gracq et la jeune femme, debout au pied d’un arbre, souriants – étrange contraste entre le professeur Poirier, costume strict et cravate, entouré de ses élèves aussi figés que lui sur les photos de classe de Claude Bernard, et l’apparence détendue de l’écrivain en vacances, en chemisette, les bras nus, près d’une femme souriante. Mais Nora Mitrani disait : « Jamais il n’aurait voulu me présenter à sa mère et sa sœur parce que je suis une étrangère ». Louis Poirier ne s’est pas marié ; sa sœur Suzanne non plus. Et, leur rendant visite, j’avais remarqué la tendre complicité courtoise entre ces deux êtres qui vieillissaient ensemble, dans la maison de famille, entourés de leurs souvenirs. 

Après une interruption due à la guerre (Louis Poirier se bat dans le nord de la France puis, fait prisonnier, se retrouve en Silésie pendant quelques mois) Julien Gracq publie, toujours chez Corti, éditeur auquel il restera fidèle malgré les sollicitations, quelques romans : Un beau ténébreux, Le Rivage des Syrtes (qui lui vaut le Prix Goncourt, non souhaité et refusé), et Un balcon en forêt. Un essai au théâtre – Le roi pêcheur, représenté en 1949 – se solde par un échec et entraîne une réaction assez vive de Julien Gracq, qui révèle ses qualités de pamphlétaire : il écrit très vite et publie dans la foulée La littérature à l’estomac, pour dénoncer la médiatisation du livre et des écrivains ainsi que l’aveuglement de la critique. Selon lui, « la littérature respire mal ». Détail qui m’amuse : un demi-siècle plus tard, Pierre Jourde – qui a des lettres – publiait La littérature sans estomac, emboîtant le pas à Gracq dans l’éreintement de la critique et des auteurs.

Entre 1945 et 1960, ce sont le romancier et le poète qui s’expriment. Il y aura bien encore, en 1970, La presqu’île, ouvrage composite qui propose des textes dont La route, début d’un roman commencé en 1953 et qui, disait Gracq, « a langui puis péri de leucémie ». C’est le dernier livre de fiction de l’auteur.

J’évoquais précédemment l’importance de la description dans cette partie de l’œuvre. On a beaucoup dit que frappe, dans les romans de Gracq, ce qu’on peut appeler l’attente, façon habile de faire passer cette évocation insistante des décors. « La description de paysages constitue l’essentiel des textes de Julien Gracq, ce qui revient à tirer le roman vers le poème. Comme dans le Nouveau Roman… le récit doit laisser la place à la description, et les personnages au décor… », écrit Ariel Denis. L’attente, c’est ce qu’on peut observer dans un ouvrage de Dino Buzzati, Le désert des Tartares, paru en 1940. Splendide récit sur le thème du temps qui se prolonge. Vais-je choquer si je dis qu’il y a du Buzzati dans Gracq, comme le suggérait Jean Carrière et quelques autres ? Bon ! Sans doute n’aimait-il pas qu’on voie dans son œuvre des influences. Et je serais bien tenté de lui donner raison : le grand Julien Gracq est unique dans la littérature. Mais quand il prétendait devoir quelque chose à Pouchkine, et avançait le nom de Jünger, pourquoi ne pas le croire ?

En 1953, L’écrivain avait commencé à rédiger des textes qu’il mettait au net et recopiait dans des cahiers. Ces fragments, de longueurs très variées, nourriront les livres de la deuxième période. Ecriture plus discrète et en même temps plus personnelle. Lettrines, Lettrines II, En lisant en écrivant (sans virgule, le titre), Autour des sept collines, Carnets du grand chemin : tous ces livres où le je de l’auteur est présent proviennent de ces cahiers où Gracq écrivait librement sur ses lectures, ses voyages, ses écrivains préférés, son époque, etc. 

Philippe Le Guillou, auteur du Déjeuner des bords de Loire, nous dit que « la justesse et la lucidité de Gracq s’imposent de manière souveraine » lorsqu’il s’agit « d’esthétique romanesque » ou de « secrets de fabrication ». Et Charles Dantzig affine le propos, qui suggère que « Gracq n’est pas un critique parce qu’il parle de l’intérieur », et en déduit que « c’est un analyste » (qui se laisse aller de temps en temps à des confidences où percent émotion et nostalgie, faut-il ajouter.)

Je pense que ceux qui géreront l’œuvre posthume trouveront des richesses dans ces cahiers. « Il n’y aura pas de livres à découvrir dans mes papiers ; rien que des notes », avait prévenu Julien Gracq. Nous savons qu’il est toujours dangereux pour un écrivain de laisser derrière lui des textes que les héritiers s’empresseront de publier. (Contrairement à ce qu’ont dit les critiques, j’ai toujours pensé qu’il aurait mieux valu laisser Le premier homme d’Albert Camus dans ses cartons. Quant à Roger Martin du Gard, à qui je rendis visite jadis, il avait décidé des délais à respecter pour la publication de Maumort en 1983, et de son Journal en 1992-93. Sage précaution, quand on connaît le contenu de ces ouvrages…) S’agissant des inédits laissés par Gracq, étant donné l’aspect fragmentaire des textes, sans doute n’y aura-t-il qu’à classer. Dieu veuille que nous ne soyons pas morts avant ces publications !

A Dominique Rabourdin qui lui demandait : « N’avez-vous pas peur de la mort ? », Gracq  répondait : « La perspective de ma disparition ne me scandalise pas ». Sans doute avait-il l’impression d’avoir accompli sa tâche. Il avait publié Les carnets du grand chemin, son dernier livre, en 1992, avait accepté qu’on regroupe son œuvre dans deux volumes de la Pléiade (privilège redoutable accordé à peu d’écrivains, de se voir imprimés avec tout l’appareil critique, de leur vivant, dans la célèbre collection) ; et, bien qu’il accordât encore de temps en temps des entretiens, il était redevenu Louis Poirier, « étonnant voyageur immobile, discret, humble, effacé » (Joseph Vebret, dans Le magazine des livres). Il l’avait dit et répété : « il appartient d’abord aux lecteurs de revenir au texte pour juger par eux-mêmes de la valeur d’un livre, il importe ensuite à l’auteur de disparaître derrière son œuvre. » (J. V.)

Le solitaire de Saint-Florent, qui avait toujours refusé d’être publié en collections de poche, semblait peu se soucier de sa postérité littéraire. Il vivait loin du monde et de ses futilités, dans la haute maison, au 3 de la rue du Grenier à Sel. Quand j’y suis retourné, un dimanche de janvier, les volets en étaient fermés. Le périple achevé, le vieux promeneur des bords de Loire s’en était allé, discrètement comme il avait vécu.

                                                                           Claude Cailleau, février 2008

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Rédigé par Claude CAILLEAU

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Publié le 19 Août 2020

Julien Gracq « Il n’y a que les textes qui comptent »

Le 22 décembre 2007, le vieux promeneur des bords de Loire s’en est allé vers les terres de l’ailleurs. Mort à Angers, non loin de Saint-Florent-le-Vieil où il était né le 27 juillet 1910.

Et le lecteur de s’étonner, peut-être, en me lisant : 97 ans ! Presque un siècle.

 

97 ans : le bel âge pour mourir, quand on laisse derrière soi quelques romans, quatre ou cinq, dont Le Rivage des Syrtes(Prix Goncourt 1951, refusé par l’auteur) mais surtout ces livres étonnants que sont, entre autres, En lisant en écrivantLettrinesLettrines IIAutour des sept collinesLes carnets du grand chemin. Dans ces recueils de textes se lit le plaisir d’écrire sans contraintes, sans hâte, de pouvoir parler librement de ses lectures, de ses voyages, du monde, et de soi – un peu, en toute discrétion, parce qu’on n’aimerait pas pratiquer ouvertement l’autobiographie. L’œuvre importe seule : oubliez l’écrivain. De soi un peu plus dans le dernier livre, ces Carnets du grand chemin (le chemin de la vie) où l’on trouve des phrases étonnantes comme « Quand je revins à Caen après la libération… » ou, décrivant et commentant une photo de famille datant de son enfance : «  Tous ceux qui figurent sur cette photographie sont morts depuis longtemps, sauf moi… » Et encore : «  Nous arrivions chez ma grand-mère qui était veuve et vivait seule dans sa grande maison… » Ou cet aveu : « J’avais cessé à 14 ans d’écrire des vers lamartiniens… » 

Mais déjà, dans Lettrines, l’amateur d’autobiographie que je suis s’était arrêté longuement sur cette relation d’une passion soudaine, à 9 ans, pour le boomerang (dont la « puissante efficacité résidait dans les songes » ; car cette passion fut vite déçue, faute d’expérience, ce qui amène une réflexion d’une mélancolie amusée quand Gracq y repense, ayant vieilli : « Il ne faut pas remuer les amours mortes ».)

97 ans : le bel âge pour mouriraussi, quand, agrégé d’histoire et géographie, on a arpenté l’Europe et la France pour percer l’identité des paysages, plus peut-être que la personnalité des habitants, pour confronter l’analyse qu’en font les géographes et son regard sur les lieux, avant de revenir, au bout du voyage, vivre sur les bords du fleuve de son enfance. Froid, silencieux, solitaire. Mais serein.

« La perspective de ma disparition ne me scandalise pas », écrivait-il en 2007. Peu confiant pourtant dans le devenir de son œuvre, ne disait-il pas que « le public de En lisant en écrivant aurait sans doute disparu pour la plus grande part dès 2020, la moitié des noms cités n’évoquant plus rien pour le lecteur. » 

Les livres de Julien Gracq, d’autres en ont parlé mieux que moi. Mais la mort de l’homme m’a ému. Évoquant l’écrivain, Dominique Rabourdin parle d’une « sorte de patriarche vénéré et solitaire auquel de rares élus rendent visite ». Le temps est venu pour moi de dire quel hasard a fait que j’aie pu figurer au nombre de ces élus.

Lorsqu’en 2000 j’ai commencé de rédiger mes mémoires, une page, datée 1946-1994, est venue s’y glisser. La voici, telle qu’elle figure dans le livre :

Le petit garçon a vécu plusieurs étés chez son oncle Marcel, dans la gendarmerie, voisine de la maison de Julien Gracq, à Saint-Florent-Le-Vieil. Ignorant bien sûr que tout près habitait un homme qui allait devenir ce grand écrivain ignoré. Monsieur Poirier, disait-on avec respect dans la famille, ne sachant rien de la littérature, et vivant très bien sans livres. L’enfant, qui n’avait pas de camarades pour partager ce temps de vacances, avait coutume de gagner le grenier où il pouvait s’asseoir, tranquille, pour rêver.

En clignant des yeux, le vieil homme, qui écrit ces lignes à la hâte, emporté malgré lui dans ce temps qui n’est plus le sien, peut encore revoir le gamin qui venait jouer là avec les vieux soldats de plomb de son cousin. Enfant solitaire, enrichi de menus plaisirs volés aux frontières de la peur, dans ce lieu étrange où, tendant l’oreille, il croyait percevoir le lent travail du ver dans les minuscules galeries des poutres séculaires.

Dans la maison voisine vivaient bien la mère et le sœur de l’écrivain. Mais lui ? Peut-être n’était-il pas à Saint-Florent pendant ces vacances, occupé à parcourir l’Europe et la France pour satisfaire sa curiosité des paysages… Et sans doute ignorait-il la présence de cet enfant dans le grenier de la gendarmerie – enfant hanté par la peur et le plaisir, dans le désert des poutres entrecroisées…

Mais chronologie oblige : revenons à…

1991 – J’anime un atelier littéraire dans le petit collège d’Ingrandes-sur-Loire. Nous nous intéressons à la poésie et, tout naturellement, nous interrogeons Julien Gracq. Il nous répond courtoisement, se dérobe pour ce qui est de notre enquête : « Je suis désolé de ne pouvoir répondre à l’attente de l’atelier de lecture. Faute de texte à lui donner (j’écris bien peu) et pour cause d’éloignement des questionnaires… »

Mais il nous offre La Littérature à l’estomac : « Après tout, il n’y a que les textes qui comptent et l’époque n’a que trop tendance à orienter ses projecteurs vers la personne des écrivains. »

On le reconnaît bien là, fidèle à ses convictions. Si Julien Gracq se dérobait, Louis Poirier aurait-il les mêmes réticences ? Je le remercie pour le livre, lui parle de la gendarmerie, que je sais désaffectée, et de mes vacances à Saint-Florent. Touché – je le vois bien aux termes de sa lettre – il me répond : « La maison que vous avez connue n’a pas changé. Vos souvenirs d’enfance ne seraient pas démentis par l’aspect des lieux et si un jour vous revenez les visiter, je serai heureux que vous frappiez à ma porte… Il me sera facile de vous ouvrir le grenier de l’ancienne gendarmerie que vous pourrez photographier si vous le voulez. »

Deux fois, l’écrivain m’a reçu dans la haute maison de la rue du Grenier à Sel. La première fois dans le petit salon qui s’ouvre dans l’étroit couloir. (À gauche, nous dit Le Guillou ; moi, impressionné, je le croyais à droite.) Nous avons parlé de mon travail d’enseignant, de cet atelier littéraire que j’animais à Ingrandes. Il m’a dédicacé ses livres. Puis nous avons gagné la gendarmerie, gravi l’escalier de bois qui menait au grenier et l’écrivain a gentiment pris la photo souvenir de son visiteur à l’endroit précis où l’enfant jouait autrefois. 

La deuxième fois, il m’a fait entrer dans la salle à manger, en face du salon, et nous avons parlé, assis près de la table. Il a appelé : « Suzanne, peux-tu venir ? C’est le neveu de Monsieur Marcel Cailleau. » J’ai vu arriver une petite femme plutôt ronde, âgée mais encore très vive. Qui m’a souri. Je ne sais plus ce que nous avons bu. Un café ou un verre d’un petit vin de Loire. Mais là, dans cette salle à manger aux meubles vieillots, les écoutant se parler avec une élégante courtoisie pour se rappeler des souvenirs devant leur visiteur, j’ai eu l’impression d’être entré un peu dans l’intimité de ce couple hors-norme – le frère et la sœur, célibataires tous les deux, vieillissant ensemble dans la maison de famille.

Henri Troyat avait accepté de poser près de moi pour la photo-souvenir, puis seul devant son écritoire, ce plan incliné devant lequel il avait longtemps écrit debout pendant des années (avant que l’âge ne l’oblige à s’asseoir sur ce repose-fesse conçu spécialement pour lui). Hervé Bazin aussi se laissa complaisamment photographier dans mon collège des Ponts-de-Cé où je l’avais invité. Gracq, non. Discrétion ? Méfiance ? Par respect, j’opterai plutôt pour la première suggestion. L’écrivain nous l’avait dit : ce qui est important, ce n’est pas l’auteur, c’est l’œuvre. Maintenant que l’homme nous a quittés, il ne reste plus que ses livres. Il avait souhaité n’être présent au monde que dans ses écrits. Qu’il en soit ainsi !

Claude Cailleau, février 2008

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Julien Gracq n’indiquait pas l’année quand il datait les lettres qu’il m’adressait. Avait-il des relations difficiles avec le temps ? Je n’ai gardé que quelques enveloppes ; le 5 mars (1994 ?), il m’écrivait : « Je vous remercie de la sympathie que vous témoignez à mes livres », et, quelques lignes plus bas : « Il m’arrive encore d’écrire, mais capricieusement ». Dont acte ! J’aimerais connaître un jour ces cahiers dans lesquels il parlait, silencieusement.

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Rédigé par Claude CAILLEAU

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